Saisissez votre email pour ne rien manquer :

Lierre grimpant le précieux mal aimé
Lucile Béguin

Lierre grimpant le précieux mal aimé

« Victor Hugo, 1859 La nature vient au secours de

tous les abandons ; là où tout manque, elle se redonne tout entière ; elle refleurit et reverdit sur tous les écroulements ; elle a le lierre pour les pierres et l'amour pour les hommes »

Pour commencer, les présentations :

Qu’on se le dise, le Lierre grimpant n’est pas un parasite ! Longtemps considéré comme un «bourreau » des arbres nous allons voir qu’il n’en est

rien. Comme son nom nous l’indique si bien, il n’y a

pas de hasard, le lierre peut être considéré comme

une épiphyte*, une plante qui monte sur une autre plante. Nous parlerons bien ici uniquement du Lierre

grimpant et non du Lierre terrestre bien différent et

qui appartient à une autre famille botanique.


Nom de genre : Hedera, qui vient du latin haerere qui veut dire, l’attache. Nom d’espèce: helix qui signifie enlacer en spirale. Voilà donc notre Hedera helix (nom scientifique) ou Lierre grimpant (nom vernaculaire), seul représentant français de sa famille botanique. Rien que par son nom, on imagine déjà ce grimpeur efface qui peut monter jusqu’à 30 m de haut. Les lianes arborescentes du genre Hedera sont d’ailleurs les dernières représentantes européennes d’une famille tropicale dans laquelle on retrouve le Ginseng.

Mais nous sommes bien loin des tropiques me direz

vous. Oui, mais le lierre a su s’adapter depuis l’ère

tertiaire, soit des millions d’années une époque où le climat était bien différent. Véritable relique des temps anciens, il a survécu aux périodes glaciaires

(contrairement à la majorité des plantes) pour arriver jusqu’à nous. Encore aujourd’hui, les lierres font preuve de résistance, pouvant s’adapter à tous les sols, dans des contextes très différents et peuvent vivre plusieurs siècles, certains disent même jusqu’à 1000 ans!

Exemple impressionnant d’adaptation, il a conservé

certains traits de caractère d’une plante tropicale. La preuve en est, son cycle décalé du reste de la végétation locale. Les fleurs apparaissent en fin d’automne, en de belles ombelles* odorantes et les

fruits murissent à la fin de l’hiver. Les feuilles du lierre

restent vertes toute l’année, ne se renouvelant que

tous les 3-4 ans, de façon étalée pour ne jamais se dégarnir. Cette particularité lui doit d’être un symbole de jeunesse, de fidélité et de longévité, dans de nombreuses civilisations.

Dans les premiers stades de sa vie, le lierre rampe au sol. Souvent, nous n’y faisons pas attention. A ce moment là, les feuilles sont palmatifides* à 3 ou 5 lobes. Mais dès qu’il trouve un support vertical (arbre, mur ou poteau), il va s’y attacher et grimper. Il utilise de petits «crampons», racines modifiées, pour aller rechercher la lumière plus haut dans la canopée*. Ces crampons sécrètent une sorte de colle faite de nanoparticules gluantes. De quoi s’accrocher fermement plusieurs centaines d’années et même après sa mort. Le lierre va chercher en hauteur la lumière indispensable pour la photosynthèse, la fleuraison et la fructification. A ce stade, les feuilles changent de forme et deviennent ovales. La croissance du lierre nécessite des racines qui restent bien encrées dans le sol. Elles sont indispensables à sa survie. Si on coupe la base du lierre, il est voué à la mort. Souvenez-vous, le lierre n’est pas un parasite, il ne tire aucune substance nutritive de son support, c’est pour cela qu’il pousse indifféremment sur mur, un arbre, ou même pylône électrique.

Une plante médicinale presque oubliée


Si nous vivions plusieurs siècles en arrière, il est fort

probable que nous aurions eu des extraits de lierre

dans notre pharmacie. Les usages traditionnels étaient nombreux: antispasmodique, calme la toux, soigne les brûlures sévères et bon cicatrisant. Depuis, jugé trop dangereux, on l’a rétrogradé à un simple rôle de crème anti-cellulite...


Un hôtel restaurant, «all inclusive»


Côté hébergement, le dense feuillage coriace et

imperméable abrite ef(cacement de la pluie, du froid ou du chaud. Chez les oiseaux, Merle noir, Grive musicienne, Roitelet triple-bandeau, Troglodyte mignon ou encore Chouette hulotte y trouvent un refuge ou un lieu de nidi(cation. Quantité d’insectes hivernent dans son feuillage: chrysopes, syrphes, coccinelles qui sont tous de bons auxiliaires* du jardin. Les mammifères ne sont pas en reste: Loirs gris, Muscardins trouvent avec plaisir un refuge au chaud pour l’hiver.

Côté restaurant, le buffet est servi en deux temps. Le premier service est pour les insectes butineurs qui viennent pro(ter de cette manne du début de saison froide. Les pollinisateurs sont nombreux à venir en profiter, attirés par la forte odeur: abeilles sauvages et domestiques, bourdons, syrphes, mouches et papillons.

Une petite abeille sauvage solitaire est inféodée au

lierre. Elle porte le joli nom de Collète du lierre ou

Abeille du lierre. Elle nourrit ses larves de son pollen.

A l’automne, le lierre peut constituer jusqu’à 90% des ressources alimentaires des abeilles. Une étude a dénombré un total énorme de 235 taxons (espèces) d’insectes l’utilisant comme ressource. Au moment du déclin inquiétant des insectes, le lierre apparaît alors comme une véritable arche de Noé.

Au menu du second service, ce sont les drupes* noires qui régalent des oiseaux. Légèrement laxatives, elles accélèrent le transit digestif des gastronomes pour pouvoir être disséminées intactes un peu plus loin, là où le lierre ne pourrait pas aller seul, belle coopération que l’on appelle zoochorie*.

Arbre et lierre, ennemis ou amis ?


Grâce à son cycle phénologique inversé, le lierre

possède encore ses feuilles en automne et en hiver. Le lierre forme une gaine au tour du tronc et protège l’arbre des forts gels. Par sa présence, il empêche même la pousse de certains champignons et évite à l'écorce d’être attaquée par quelques herbivores à la recherche de nourriture. Lièvres, cerfs et chevreuils auront plus de difficultés à atteindre l’écorce si le lierre est bien dense. En été, c’est le phénomène inverse. Les feuilles sont revenues mais les fortes chaleurs aussi. Encore une fois, le lierre sert de protection à l’arbre en abaissant la température.

Longtemps, nous avons cru que le lierre étouffait les

arbres. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en est rien.

Chacun tire profit de l’autre, sans concurrence, ni

compétition mais plutôt dans une relation de coopération. L’un support de l’autre pour s’élever dans le ciel, l’autre en protecteur presque immortel. Sur les arbres les plus vieux et affaiblis, un lierre de grande taille peut être un poids trop lourd à supporter et peut le faire tomber. Le lierre n’a aucun avantage à une telle situation. Avant l’arrivée des feuilles, observez comme le lierre se développe dans les arbres. Dans la très grande majorité des cas, il s’arrête avant la fin des branches et ne rentre pas en concurrence avec les feuilles.

Le lierre et le bâti

Quand il n’y a pas d’arbre à proximité, il arrive souvent et plus encore sur les ruines ou les espaces délaissés, que le lierre s’accroche sur les vielles pierres de nos murs. Un lierre au sol ne fleurira pas. Comme pour les arbres, sur un mur ancien en mauvais état, le lierre peut masquer les fissures déjà existantes et aggraver la situation et plus encore s’il s’enracine directement dans le mur. Mais sur un mur sain, le lierre ne pose pas de problème et pourrait même aider à faire abaisser la température du bâtiment durant les fortes canicules.


Les « Villages Botaniques de la Drôme» et le lierre

9 communes du département sont classées comme «Village Botanique de la Drôme». Chacune présente une collection de végétaux sur un thème choisi. Châtillons en Diois, propose un circuit botanique consacré aux plantes grimpantes et couvre-sol. Parmi les espèces présentées, il y a une importante collection de lierres. Les 16 espèces du monde, ainsi que de nombreux cultivars* forment une composition végétale originale sur le mur de la piscine. Une curiosité à découvrir pour admirer plus encore cette plante singulière.

Vous l’aurez compris, le Lierre grimpant mérite toute notre attention et notre compréhension des multiples interactions vivantes qui se nouent sous son feuillage. Riche de cette connaissance, nous pouvons donc agir avec lui avec conscience.

Texte et photos

Lucile Béguin

Glossaire:

Auxiliaire : organismes vivants qui par leur présence limitent la prolifération d’autres organismes considérés comme néfastes.

Canopée : La canopée est la strate supérieure d'une forêt.

Cultivar : une variété de plante (arbres compris) obtenue en culture, généralement par sélection.

Drupe : fruit charnu renfermant une ou plusieurs graines.

Epiphyte : Plante poussant sur une autre plante, sans la parasiter.

Ombelle : Inflorescence dont les rameaux partent du même point et s’élève généralement à la même hauteur.

Palmatifide : se dit de la forme d’une feuille ressemblant à une main, dont les découpures dépassent la moitié du limbe.

Phénologique : se rapporte à la phénologie qui est l'étude d'événements périodiques déterminés par les variations saisonnières du climat.

Zoochorie : Dispersion des graines s’effectuant par

l’intermédiaire d’un animal.

79 jours
De la vie dans le bois mort
Lucile Béguin

De la vie dans le bois mort

Le printemps pointe son nez. Lors d’une déambulation dans les bois, les branches craquent sous mes bottes. Je remarque tout autour des amoncellements de bois tombés là en petits monticules désordonnés. Des idées de rangement et de nettoyage me titillent. Des phrases transmises, maintes fois entendues : « pas propre », « pas entretenue », « une forêt laissée à l’abandon ». La forêt a-t-elle besoin que je vienne faire un nettoyage de printemps, ou est-ce une vision esthétique et hygiéniste de la forêt ? Les arbres ont-ils besoin de l’intervention humaine pour pousser, grandir, s’épanouir et ne pas s’étouffer entre eux ? Quand un arbre est mort sur «pied», doit-on le couper ? Vous l’aurez compris, les questions mais aussi les réponses sont multiples. Elles seront adaptées à chaque contexte :forêt « naturelles », plantations monospécifiques, de feuillus ou de résineux, dans quelle région biogéographique*... Il serait impossible de développer le sujet ici autant qu’il serait nécessaire, mais nous pouvons essayer d’effleurer ce qui ce trame là, dans ce simple bois mort.

Nous estimons la naissance des premières forêts à 360 millions d’années. En comparaison, notre

espèce Homo sapiens est âgée de seulement 300 000 ans. Les premières exploitations forestières remontent au néolithique, il y a environ 11 000 ans, autant dire hier à l’échelle de l’histoire de la forêt. Dans ce moment de fin de période glacière, phase de sédentarisation des populations humaines, l’environnement change en Europe. Le paysage passe de steppes et de toundras, à un développement progressif des forêts de conifères

puis de feuillus. Nous voyons par ces très brefs repères historiques, que les forêts sont bien plus anciennes que nous. Elles ne nous ont pas attendus pour s’adapter, se défendre, s’équilibrer et prospérer. Soyons clairs, l’écosystème forestier n’a pas besoin de nous. Nous en revanche, avons un grand besoin des forêts! Elles sont des ressources fondamentales pour notre énergie, nos constructions, le stockage du carbone, la

production d’oxygène, la création des sols, pour notre bien être, les forêts étant des sources infinies

d’émerveillement !

Sous le grand arbre mort qui me domine, je l’observe. Cet écosystème a évolué depuis des millions d’années pour pouvoir gérer les accumulations de bois mort. Ce bois est même un maillon essentiel de l’écosystème forestier. On estime qu’un quart des espèces forestières, toutes espèces confondues, dépendent du bois mort. Le bois au sol est percé de petits trous, indices laissés par les coléoptères saproxyliques*, qui se nourrissent de bois pourri et déjà prédigéré par les champignons. Nous pourrions penser que ce sont eux qui ont causé la mort de l’arbre et c’est parfois le cas, mais en vérité seulement 1 % des coléoptères saproxiliques sont capables de s’en prendre à des arbres vivants et en bonne santé. Certaines espèces sont très problématiques comme le Scolyte typographe qui ravage les forêts d’épicéas dans le nord-est de la France, sur des arbres affaiblis et stressés par les sécheresses successives. Les scolytes se propagent alors rapidement d’arbres en arbres tous de la même espèce. Pourtant une forêt riche en espèces, équilibrée et fonctionnelle, abrite certes des ravageurs mais aussi leurs prédateurs qui limitent les proliférations. Par exemple, lors du débourrement*, les jeunes feuilles de chêne sont très vulnérables aux chenilles de la Tordeuse du Chêne. Mais cette période est également celle du nourrissage des jeunes Mésanges charbonnières. Les parents peuvent chasser plusieurs centaines de chenilles par jour. En multipliant les possibilités de nidification des mésanges on protège ainsi les arbres. De même, plus une forêt est composée d’essences variées et d’âges différents plus elle est robuste face aux ravageurs et aux maladies. La diversité des espèces d’arbres freine la contagion d’individus en individus.

Dans une forêt avec une forte naturalité, nous pouvons recenser jusqu’à 300 espèces susceptibles de limiter les populations de scolytes : pics, coléoptères prédateurs, larves de mouches, guêpes parasitoïdes, acariens ou encore champignons pathogènes des coléoptères.

Outre les ravageurs, certaines espèces de coléoptères rares sont emblématiques des vieilles forêts. C’est le cas de la reconnaissable Rosalie des Alpes, dont le Hêtre est l’unique arbre hôte dans la région. Ce magnifique coléoptère bleu, tacheté de noir, se rencontre quasi exclusivement dans les futaies* matures et riches en vieux arbres. La ponte s’effectue sur les troncs blessés, affaiblis par la sécheresse ou morts debout. Les larves s’y développent 3 ans durant avant d’émerger au stade adulte pour se reproduire. Ainsi, la coupe de très gros bois de hêtre ainsi que la coupe des chandelles*, l’entretien des chablis*, ou la reconversion en taillis*... lui sont très défavorables.

Sous la vieille écorce décollée, une petite colonie de chauves-souris forestières, vit cachée là. A la belle saison, elles se délecteront des insectes forestiers, coléoptères, papillons..., ravageurs compris !

Au pied de la souche, de petites caches offrent refuge aux amphibiens, qui passent la plupart de l’année en forêt. C’est le cas par exemple, du Crapaud commun qui aime vivre dans les vieilles souches se nourrissant de fourmis et autres arthropodes qui passent par là.

Certaines mousses très rares et protégées vivent exclusivement sur le bois mort des vieilles forêts. C’est le cas de la Buxbaumie verte, présente dans les forêts montagnardes. Elle pousse uniquement sur le bois en situation de décomposition très avancée, d’où l’importance de ne pas trop « nettoyer » le sous-bois.

Plus haut, le tronc est percé de belles loges plus ou moins rondes. Souvent anciennes, elles ont été creusées par des pics quand l’arbre était alors bien vivant. Comme nous, les oiseaux ont une préférence pour les maisons solides! Les pics se nourrissent aussi des larves de coléoptères présentes dans le bois mort. Pour leurs loges, ils se facilitent la tâche, en utilisant l’aide des champignons. Pour cela, ils ouvrent les écorces protectrices laissant la voie libre aux champignons qui vont petit à petit ramollir le bois et leur faciliter le travail.

Le plus grand des Picidés de France, le Pic noir, construit les plus grandes loges. Le pied de l’arbre se jonche alors de gros copeaux bien reconnaissables. Quand il abandonne la loge devenue trop grande, agrandie par l’avancée des champignons, elle trouve repreneur chez les Chouettes hulottes. Les loges plus petites de Pic épeiche ou épeichette accueillent elles, une fois abandonnées, de petits passereaux cavernicoles comme les mésanges ou la Sittelle torchepot, qui doit son drôle de nom à sa technique de rétrécissement des trous trop grands pour elle.


Les branchages, tout comme les feuilles tombées, se décomposent sous l’action des champignons saproxyliques. Les nutriments comme l’azote et le phosphores sont alors libérés progressivement et réutilisables par l’intermédiaire du réseau mycorhizien*. Ces nutriments recyclés sont indispensables pour nourrir la croissance des arbres alentour contribuant ainsi au cycle de la fertilité de l’écosystème forestier.

La liste des habitants du bois mort (faune flore et fonge), ainsi que leurs interactions pourrait noircir des pages entières. Vous l’aurez compris, le bois mort héberge la vie et participe même pleinement à son renouveau. Un équilibre forestier fragile et complexe, dont nous sommes encore très loin de connaître tous les secrets.

Il est indéniable que nous avons besoin de bois. Cependant, nous pouvons avoir une vision plus large de cet écosystème, pas uniquement centré sur l’arbre vivant et exploitable. Pour cela , il y a des actions simples et gratuites, favorables à la bonne santé de l’écosystème. Par exemple, quand il n’y a pas de risques pour la sécurité (chute ou incendie), il serait intéressant de préserver un nombre important d’arbres morts, bénéfiques à la biodiversité et par là, à l’ensemble de la forêt, un patrimoine commun à protéger.

Lexique :

Biogéographique (secteur): zone géographique climatiquement et écologiquement homogène du point de vue des formations végétales et des températures.

Chablis: Ensemble des racines d’un arbre tombé au sol

Chandelle: Tronc d’un arbre mort sur pied et dépourvu de branches

Coléoptère :Famille d’insectes, dont les ailes antérieurs sont rigides. Parmi les plus

connus : scarabées, coccinelles, ...

Saproxylique : Espèce dont la vie est liée au vieux bois mort

Débourrement: moment de l'année où les bourgeons des arbres se développent pour laisser

apparaître les jeunes feuilles et fleurs.

Futaie : Forêt provenant de semis ou de plantations et destiné à produire des arbres de

grande dimension, au fût élevé et droit.

Mycorhizien: Association symbiotique d’un champignon et des racines d’une plante.

Taillis : Le taillis est un peuplement forestier d'arbres issus de la reproduction végétative

d'une souche.

80 jours